La "Spiral Jetty", œuvre emblématique du land art, menacée par un forage pétrolier

LE MONDE | 03.03.08 | 17h32  •  Mis à jour le 03.03.08 | 17h59

 

La 'Spiral Jetty', oeuvre créée en 1970 par l'artiste RS sur le GLS, aux E-U. Photo D.R.jpg< La "Spiral Jetty", œuvre créée en 1970 par l'artiste Robert Smithson sur le Grand Lac salé, aux Etats-Unis. Photo : D.R.

 

C'est un conte à la Dallas qui se joue ces jours-ci aux abords du Great Salt Lake, dans l'Utah (Etats-Unis). L'héroïne menacée : la Spiral Jetty, de Robert Smithson, sculpture gigantesque et essentielle à l'histoire de l'art d'après-guerre. Le décor : le cœur de cet Utah mormon, qui offre à l'ouest des Etats-Unis quelques-uns de ses plus beaux paysages désolés. Le "méchant" : une compagnie pétrolière canadienne...

Lancée comme un défi de basalte dans les eaux du lac, cette Jetée en spirale, créée en 1970, mesure 457 mètres de long et 4 mètres de large. C'est la pièce la plus emblématique du land art, mouvement apparu dans les années 1960 et réunissant des artistes qui préféraient imaginer des œuvres intégrées à la nature plutôt que créer pour le musée.

Or, fin janvier, une des sociétés protectrices du Grand Lac apprenait, grâce à un avocat lanceur d'alerte, qu'une demande d'autorisation de forage pétrolier avait été déposée au début du mois, dans le plus grand secret, par la compagnie Pearl Montana.

Branle-bas de combat : passionnés par cet espace sauvage qui abrite pélicans, micro-crevettes et oiseaux venus de Patagonie pour filer vers l'Alaska, les défenseurs de la nature lèvent la voix. Mais les amateurs d'art se sentent plus encore concernés : car les puits seraient creusés à seulement 4 miles (6 km) de Rozel Point, d'où s'élance la Jetée en spirale.

Autant dire à côté, dans cet espace où le regard n'affronte que le blanc infini des cristaux de sel, jusqu'à se heurter aux montagnes, à une centaine de kilomètres de là. Veuve de Smithson, décédé en 1973 dans un accident d'avion, Nancy Holt alerte par mail la communauté artistique : "Ce puits test a beau être présenté comme un petit rien, qu'un buisson cacherait, il nécessite une infrastructure très lourde, et n'est que le début d'un énorme processus", explique-t-elle.

Elle est aussitôt relayée par la Dia Foundation de New York, à qui elle a légué l'oeuvre en 1999. Ensemble, elles parviennent à repousser au 13 février la date limite de réception des lettres de protestation par les autorités de l'Utah. Le dernier jour, plus de 3 500 courriels ont été envoyés au département des ressources naturelles de l'Utah, censé rendre son avis très vite. Pour l'instant, ils n'ont fait que ralentir le "traitement accéléré" dont bénéficiait ce projet.

Leurs arguments sont multiples, comme les résume la Dia Foundation : "Ce projet engendrerait toutes sortes de trafics, à quoi s'ajoutent les menaces de déversement toxique et chimique. Si cela advenait, cette opération causerait des dommages irréparables à l'environnement du lac et menacerait l'intégrité physique de l'extraordinaire sculpture de Smithson."

Est-ce assez pour convaincre l'Utah de refuser cette autorisation ? Chargé de ses relations publiques, Jim Springer reste prudent : "C'est une œuvre intéressante, mais personnellement je ne suivrai pas l'argument selon lequel tout l'espace alentour fait partie de l'œuvre. Si Smithson voulait un panorama parfaitement "pur", il a choisi le mauvais endroit."

Pourquoi cette levée de boucliers contre ce qui n'est, pour l'instant, qu'un projet de trou de sonde ? Parce que cette spirale de pierre est bien plus qu'une sculpture monumentale. S'offrant au curieux après des heures de pistes dans un paysage brutal, elle se dessine au détour d'un virage, derrière une colline d'herbes jaunes, comme un merveilleux motif.

A l'horizon, nulle maison, nulle route, nulle voiture, mais des temps ancestraux. La Spiral Jetty se propose avant tout comme l'expérience d'un paysage primordial, un retour aux origines du monde. Expérience esthétique extrême, elle constitue un véritable pèlerinage pour les amateurs de land art. D'autant qu'ils ont cru l'avoir perdue à jamais : engloutie sous les eaux pendant trente ans, l'œuvre n'a ressurgi à la surface qu'en 2002 : plus blanche et cristalline que jamais, elle défie désormais le rose des eaux et les bleutés de l'horizon.

Fins stratèges, les défenseurs du forage rappellent que la prospection pétrolière fait partie inhérente de ce paysage faussement intact. Dès 1850, des aventuriers sont venus y renifler l'or noir. L'Amoco y a elle aussi sévi au XXe siècle, avant de négliger ce pétrole trop soufré et peu rentable. Quand Robert Smithson est venu avec son bulldozer dessiner sa spirale, il racontait lui-même avoir été envoûté par le lieu en partie à cause des ruines d'installations pétrolières qui souillaient les rives du lac ! Voilà seulement deux ans que le paysage en a été nettoyé, sans que l'on sache si cela fut au dam de l'artiste qui chérissait la notion d'entropie, ce désordre qui mène au chaos...

Nancy Holt est d'autant plus motivée pour prolonger son combat qu'une de ses propres oeuvres, installée sur l'autre rive, les fameux Sun Tunnels (des tubes de béton, qui répondent aux solstices), est elle aussi menacée par une exploitation pétrolière.

Troisième crainte pesant sur un autre chef-d'œuvre du mouvement du land art : la City de Michael Heizer, plus vaste sculpture au monde, façonnée en plein désert du Nevada, serait menacée par la construction d'une voie réservée à un train de déchets nucléaires... Sale temps pour le land art.

Emmanuelle Lequeux

Article paru dans l'édition du 04.03.08.